Reste avec ton assistant, moi je décolle

NovelMaster Terminé
WerewolfRomance 现实主义-Realistic校园-School重生-Reborn惊悚-Thriller男频-Male Fiction

Jacqueline a encore une fois raté ma soirée d’anniversaire pour aller rejoindre son assistant, Eric Burch. C’est la goutte d’eau qui m’a poussé, moi, Lawrence Gentry, à demander ma mutation professionnelle à l’étranger pour trois ans. Elle est tombée sur mon formulaire de candidature par hasard et s'est contentée de ricaner avec mépris. « Tu rejoues encore la carte de la jalousie ? Tu peux arrêter d’agir comme un gamin ? T'es un adulte, bon sang. Je te l’ai déjà dit cent fois, il n’y a rien entre nous. Eric vient juste d’obtenir son diplôme, j’ai juste peur qu’il se sente isolé, alors je lui tiens compagnie. Je me rattraperai avec toi dans quelques jours. » Elle a déchiré le formulaire sans hésiter, l’a jeté à la poubelle, puis m’a proposé d’aller faire notre shooting photo de mariage pour se faire pardonner. Mais c'était déjà trop tard. Le jour prévu pour la séance photo, j'étais déjà assis dans un avion en partance pour l’autre bout du monde. On m’a raconté que Jacqueline, d’habitude si froide et distante, avait complètement perdu la tête. Vêtue de sa robe blanche, elle s'était mise à hurler mon nom comme une folle, en plein milieu de l’aéroport. « Lawrence, je n’arrive pas à croire que tu en sois encore réduit à ces petits jeux pathétiques. Si Debra des RH ne m’avait pas prévenue, j'aurais presque pu y croire. Tu ne le sais pas encore ? Quelqu'un qui veut vraiment partir ne fait pas tout ce cinéma en public. » Jacqueline a lâché un soupir méprisant, a mis en pièces le formulaire de mutation en deux temps, trois mouvements, puis l'a balancé dans la poubelle sans même ciller. Je n’ai rien dit. Mais au fond de moi, ça me faisait doucement rire. Qu'elle le déchire m'importait peu. Le dossier avait déjà été validé informatiquement. C'est elle-même qui l'avait signé la veille au soir. Mais à ce moment-là, elle dînait au restaurant avec Eric. Elle n'avait même pas pris la peine de regarder ce qu'elle signait. Quand elle était avec lui, plus rien d'autre n'existait. Debra des RH avait juste voulu être sympa en la prévenant, pensant sans doute bien faire. Jacqueline s’imaginait que je faisais ça pour la faire chanter. Elle avait tout faux. À l'époque, elle voulait absolument que je reste en ville avec elle. J'avais refusé tellement de belles opportunités à l'international pour ses beaux yeux. Mais maintenant que son cœur appartenait à un autre, je n’avais plus aucune intention de gâcher ma vie à ses côtés. Au moment où j’allais répondre, on a frappé à la porte. Jacqueline m’a royalement ignoré pour aller ouvrir. « Jacqueline ! » Eric se tenait sur le pas de la porte, un grand sourire aux lèvres. Puis son regard a glissé vers moi, et son sourire s’est encore élargi. « Oh, Lawrence est là aussi. Désolé, je serais resté en bas si j’avais su. Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise. » Son ton paraissait plein de bonne volonté, mais je captais parfaitement la provocation sous-jacente. Après tout, le jour où j’avais enfin compris la nature ambiguë de leur relation, j’avais confronté Jacqueline à plusieurs reprises. À chaque fois, elle balayait mes reproches d'un revers de main et continuait comme si de rien n'était. Le pire incident s'était produit lorsqu'elle avait passé la nuit chez lui. Hors de moi, je lui avais demandé des comptes. Jacqueline m’avait flanqué une gifle magistrale, me traitant d'obsédé à l'esprit mal tourné, avant d’exiger que je présente des excuses publiques à Eric et à elle. C'est précisément à cet instant que j'avais définitivement renoncé à elle. J'avais cessé de m'en soucier. Mais pour elle et Eric, ce détachement signifiait simplement que j'avais enfin « mûri » et que ma crise de rébellion était passée. Je les ai ignorés et me suis retourné pour regagner ma chambre. Mais contre toute attente, Jacqueline m’a retenu d'une voix plus douce : « Les parents d’Eric arrivent dans deux jours. Il a peur que son appartement soit trop mal rangé, alors je vais l’aider à tout préparer. Tu sais comment sont ces jeunes garçons, ils ne savent pas s'occuper d'un foyer. Si je peux l'aider un peu, je le fais. » J'ai haussé un sourcil, surpris. Il m’a fallu quelques secondes pour réaliser qu'elle était en train de se justifier. Elle ne faisait jamais ça d'habitude. Avant, c’était toujours moi qui devais la supplier de m'expliquer ses absences, et elle m'envoyait balader en me reprochant d'être trop étouffant. Mais aujourd'hui, ce qu’ils fabriquaient tous les deux ne me faisait ni chaud ni froid. « D'accord », ai-je simplement lâché en hochant la tête. J'avais d'abord pensé à lui rappeler de faire attention, puis je me suis souvenu qu'elle n'en aurait rien à faire. J'ai ravalé mes paroles. « Lawrence, pourquoi tu ne viens pas avec nous ? Ça nous mettrait plus à l'aise », a soudain lancé Eric. En voyant son petit sourire narquois, j’ai tout de suite compris qu’il cherchait à me pousser à bout. Il m'avait déjà fait le coup. Et à chaque fois, Jacqueline finissait par me détester un peu plus en rejetant la faute sur moi. Même si son avis ne m'importait plus, je n’avais aucune envie de me pourrir mes derniers jours ici. J’allais refuser quand, étrangement, Jacqueline a hésité une seconde avant d’acquiescer. Le sourire d'Eric s'est figé. Mais ça n'a pas duré. Son masque jovial a vite repris le dessus. « Très bien », a tranché Jacqueline. « Au moins, tu pourras porter quelques cartons. On a acheté tellement de choses qu’Eric ne pourra pas tout monter tout seul. » J'ai failli éclater de rire devant tant d'absurdité. Tout devenait tellement limpide. « Non merci, j'ai des choses à faire. Allez-y sans moi. » J'ai répondu calmement, sans la moindre émotion dans la voix. Jacqueline n'a pas insisté. Elle m'a toisé avec dédain avant de lâcher : « Je t'ai tendu la main, mais tu me déçois encore. » Puis elle est partie avec Eric. Eric affichait un air triomphant en me faisant un petit signe de la main. « Bon, Lawrence, j’embarque Jacqueline avec moi ! » Ses mots sonnaient comme une pure provocation. Mais Jacqueline semblait totalement aveugle. Elle a posé familièrement son bras sur les épaules du jeune homme. Elle riait avec lui, lui demandant sur un ton taquin quel restaurant il comptait lui offrir pour la remercier de toute cette aide. Leur complicité évidente ne me faisait plus le moindre effet. Dès le jour où Eric avait intégré l'entreprise, je savais qu'on en arriverait là. À l'époque, Jacqueline avait fait des pieds et des mains pour le recruter hors procédure et en faire son assistant personnel. Ces deux dernières années, il avait accumulé les bourdes et fait perdre des sommes colossales à la boîte. Pourtant, à chaque erreur, Jacqueline s'arrangeait toujours pour rejeter la faute sur moi. Un jour, à bout de patience, je m’étais disputé avec elle. Elle était restée de marbre. « Lawrence, tu ne trouves pas qu'il te ressemble quand tu as débuté ? Tu as galéré pour arriver là où tu es aujourd'hui. Maintenant que tu as sous les yeux un jeune plein d'avenir comme toi à l'époque, tu ne pourrais pas faire preuve d'un peu d'entraide ? » Ce n'est que plus tard que j'avais compris. À partir de cette seconde, tout ce que je pouvais dire ne servait plus à rien. Le cœur de Jacqueline avait déjà dérivé ailleurs. Mon téléphone a vibré. Un message des RH. [La liste officielle des départs à l’étranger est validée. Veuillez vous présenter à votre nouveau poste dans trois jours.]Le message était accompagné d’une série de consignes pour l'installation. J'ai tout lu attentivement, puis j'ai commencé à faire mes cartons. Puisque mon départ était acté, autant trier mes affaires moi-même plutôt que de laisser Jacqueline et Eric tout jeter comme des déchets. J'ai sorti ma guitare personnalisée, rangée dans son étui depuis des années. J’ai effleuré les cordes : le son était toujours impeccable. Jacqueline savait que j'adorais la musique. On s'était d'ailleurs rapprochés lors d'un concert étudiant sur le campus. À cette époque, je lui jouais souvent ses morceaux préférés. On partait en road-trip le week-end, à sillonner les routes de campagne et les sentiers de randonnée. Mais avec les années, la réalité du monde du travail nous avait rattrapés, et la pression du quotidien avait tout écrasé. Jacqueline ne voulait plus m'entendre gratter une seule corde. J'avais donc tout remisé au placard pour me tuer à la tâche. Plus tard, notre situation financière s'était améliorée, mais elle, elle s'était éloignée de plus en plus. Un jour, je lui avais proposé de partir en voyage en amoureux. Elle avait soupiré, agacée : « Lawrence, t'as quel âge sans déconner ? Arrête d'agir comme un ado. Concentre-toi sur ta carrière, tu veux ? » Quelques mois plus tard, j'avais découvert que sous prétexte de voyages d'affaires, elle et Eric écumaient les salles d'arcade, s'enfermaient pour jouer ensemble aux jeux vidéo et louaient même des barques sur les lacs. Le problème n'était pas qu'elle se trouvait trop vieille pour ces bêtises. Elle me trouvait juste, moi, trop vieux. J'ai rassemblé tous mes instruments et j'ai appelé un pote qui rêvait de me les racheter depuis longtemps. Quand il a compris que je les lui donnais, il est tombé des nues : « T’es sérieux ? Tu refusais de me les lâcher même pour une fortune. Qu'est-ce qui te prend tout d'un coup ? » Je lui ai répondu simplement : « Je pars vivre à l'étranger. Je ne peux pas m'encombrer de tout ça. » « Tu pars à l'étranger ? » Il était sous le choc. « Avec Jacqueline ? » « Non. Tout seul. » Je lui ai résumé la situation de ma mutation. Mon pote est resté sans voix un moment, puis il a insisté pour qu'on aille boire un verre pour marquer le coup. J'ai accepté sans hésiter. Après avoir raccroché, j'ai continué à vider l'appartement. Jacqueline avait toujours voulu dégager le mur de photos. Elle ne supportait plus nos figurines de couple achetées en vacances, notre canapé deux places assorti, nos bagues gravées... Sans que je m'en rende compte, la nuit était déjà tombée. Même si je possédais peu de choses, cinq années de vie commune ne s'effaçaient pas en une simple après-midi. Jacqueline n'était toujours pas rentrée. Je n'ai pas préparé le dîner en l'attendant comme un idiot, à lui envoyer des messages pour savoir à quelle heure elle comptait rentrer. J'ai attrapé mon manteau et je suis allé retrouver mes potes au bar. On était trois ou quatre, et on ne s'était pas vus depuis près d'un an. En me voyant débarquer, ils ont tous écarquillé les yeux. « Mec, tu fais un régime ? T'as l'air tellement plus maigre que l'année dernière. » J'ai esquissé un sourire sans entrer dans les détails. Après deux ou trois verres, l'ambiance s'est détendue et la discussion est devenue plus franche. Quand le sujet de mon départ est arrivé sur la table, l'un de mes potes, un peu éméché, a fini par exploser de colère pour prendre ma défense : « Lawrence, ça fait des lustres que je me retiens de te le dire. Tu aurais dû plaquer Jacqueline depuis une éternité ! Regarde dans quel état tu es. Elle t'a complètement détruit à petit feu ! Si elle ne s'était pas approprié tes recherches et tes dossiers, ta carrière aurait explosé. Elle ne mériterait même pas son poste actuel sans ton travail ! On a tous essayé de t'ouvrir les yeux, mais tu refusais d'écouter. » Les autres ont immédiatement essayé de le faire taire. « Fais pas attention, il a trop bu », a bredouillé l'un d'eux en lui mettant une main sur la bouche pour s'excuser auprès de moi. Je comprenais parfaitement sa réaction. Par le passé, je montais au créneau pour défendre Jacqueline à la moindre remarque. Si nous étions restés si longtemps sans nous voir, c'est précisément parce qu'ils l'avaient critiquée devant moi un soir. Je m'étais emporté et j'avais claqué la porte. Mais avec le recul, cet épisode m'avait enfin permis de mesurer à quel point Jacqueline s'était servie de moi. « C'est bon, les gars. Jacqueline et moi, c'est terminé. » Sur ces mots, j'ai levé mon verre sous leurs regards médusés. « Merci d'avoir essayé de me secouer à l'époque. Je bois à votre santé. » Au début, mes potes craignaient que je sois dévasté et cherchaient leurs mots pour me réconforter. Mais en voyant mon visage parfaitement calme et apaisé, ils ont fini par pousser un soupir de soulagement. Après la soirée, je suis rentré à l'appartement. J'allais insérer la clé dans la serrure quand la porte s'est ouverte d'un coup de l'intérieur. Jacqueline se tenait là, appuyée contre le chambranle, l'air visiblement contrariée.« T'étais parti boire des coups ? Je t'ai appelé dix fois. Pourquoi tu ne répondais pas ? » J'ai sorti mon portable et j'ai vu la ribambelle d'appels en absence. Le bar était trop bruyant, je n'avais rien entendu vibrer. Je lui ai dit la vérité sans m'énerver. Son regard s'est un peu adouci, mais son agacement a vite repris le dessus : « Tu as la moindre idée du temps que j'ai passé à t'attendre ici ? Allez, viens me préparer quelque chose à manger. Je meurs de faim. » Je l'ai fixée, incrédule. D'ordinaire, chaque fois qu'elle sortait avec Eric, elle me jurait qu'elle rentrerait tôt, mais finissait toujours par dîner au resto avec lui. Moi, je restais à l'attendre jusqu'à pas d'heure. Les bons petits plats que j'avais cuisinés avec amour refroidissaient sur la table. Je les réchauffais une fois, deux fois, jusqu'à ce qu'ils redeviennent froids. Avaler ces restes glacés me glaçait le cœur au même rythme. Et quand j'osais exprimer ma frustration, elle levait les yeux au ciel : « Mais pourquoi tu m'attends ? Je ne suis plus une gamine, je sais me nourrir toute seule ! » Ces souvenirs m'ont arraché un sourire en coin. « T'es plus une gamine. Si tu as faim, débrouille-toi toute seule. » « Que je me débrouille ? Mais à quoi tu me sers, alors ? » a-t-elle répliqué du tac au tac. Mais sans doute parce qu'elle avait passé une excellente journée avec son protégé, elle n'a pas cherché le conflit plus que ça. « Bon, d'accord, puisque tu as picolé, je ne te demande pas un repas complet. Fais-moi juste un bon bouillon pour l'estomac. Les brûlures gastriques d'Eric ont recommencé. Ses médocs ne lui font rien. Je me rappelle que le bouillon aux herbes que tu préparais marchait hyper bien. Prépare-m'en une casserole pour que je lui apporte. » C'est seulement à cet instant que j'ai compris la véritable raison de son retour à la maison. Elle avait eu des problèmes d'estomac il y a deux ans. J'avais pris des cours de cuisine diététique exprès pour apprendre à lui mitonner des bouillons réparateurs. J'avais testé des dizaines d'épices douces pour que le goût lui plaise. J'avais fait tout ça pour prendre soin de la femme que j'aimais. Et aujourd'hui, j'étais réduit au rôle de majordome gratuit chargé de soigner les maux de ventre de son amant. Un rire nerveux m'a échappé. « Hors de question. S'il est malade, qu'il consulte un médecin. Et s'il fait une allergie, c'est moi qui prends la responsabilité ? » Pendant des mois, je préparais le déjeuner de Jacqueline chaque matin. Elle avait fini par apporter mes plats au bureau pour les partager avec Eric. Un après-midi, Eric s'était senti mal — tout simplement parce qu'il avait passé une nuit blanche à faire la fête —, mais Jacqueline m'avait accusé d'avoir mal lavé les légumes. Elle m'avait retiré une prime sur mon salaire de chef de projet pour la lui reverser en guise de « dédommagement ». Jacqueline a semblé se souvenir de l'incident. Son visage s'est décomposé un instant, mal à l'aise. Elle a ouvert la bouche pour se justifier, mais je l'ai contournée pour entrer dans la chambre. Elle m'a emboîté le pas immédiatement. « Lawrence, arrête. C'est bon, j'ai compris. Tu me fais une crise parce que je suis sortie avec Eric cet après-midi ? Dis franchement ce qui ne va pas au lieu d'être aussi passif-agressif ! » C'était toujours le même refrain. Dès qu'elle se retrouvait à court d'arguments, elle m'accusait de trop cogiter et de refuser le dialogue. Pourtant, Dieu sait combien de fois j'avais tenté de lui parler posément. Mais à chaque tentative, elle explosait, me traitait de paranoïaque hystérique et mettait fin à la discussion. Voyant qu'elle allait franchir le pas de la porte, j'ai tourné le verrou au nez de Jacqueline. Mon geste l'a rendue furieuse. Elle s'est mise à marteler la porte avec ses poings. « Jacqueline, arrête ton cirque. Va te coucher. » Après avoir lâché ces mots, j'ai cessé de lui prêter attention. Je me suis brossé les dents et je me suis glissé sous les draps. Au milieu de la nuit, je me suis réveillé avec la gorge sèche. En me levant pour boire un verre d'eau, j'ai vu l'écran de mon téléphone s'allumer. J'ai déverrouillé l'appareil : plusieurs messages d'Eric. [Lawrence, Jacqueline est chez moi. Elle est venue me veiller parce que j'avais trop mal au ventre.] Suivaient trois photos. On reconnaissait l'appartement d'étudiant d'Eric. Jacqueline y apparaissait en pyjama de soie, un tablier autour de la taille, penchée sur les fourneaux avec une concentration infinie. Elle n'était pas allée dormir dans le salon. Elle avait traversé la ville en pleine nuit pour aller pouponner son assistant. J'ai senti une pointe familière me piquer le cœur. Elle n'avait jamais préparé un seul repas pour moi en cinq ans de vie commune. Mais pour lui, elle enfilait le tablier à trois heures du matin sans sourciller. J'ai souri avec amertume. Je savais exactement à quoi jouait Eric : il cherchait à me pousser à la faute, à provoquer une dispute mémorable. Il avait déjà fait le coup tellement de fois. Sauf que maintenant, ça n'avait plus aucune importance. Dans deux jours, ces deux-là ne feraient plus partie de mon univers. J'ai éteint mon téléphone et je me suis rendormi d'un sommeil profond, sans faire le moindre rêve. Le lendemain matin à mon réveil, Jacqueline était déjà rentrée. Elle était assise sur le canapé, sa tablette entre les mains, le visage marqué par sa nuit blanche. À l'époque où elle passait des nuits entières au téléphone avec Eric sous couvert de dossiers urgents, elle avait exactement la même tête de déterrée. Un jour, je lui avais demandé gentiment si elle allait bien. Elle m'avait hurlé dessus en me disant que je cherchais la petite bête. N'ayant aucune envie de me disputer, je suis allé faire ma toilette avant de la saluer d'un signe de tête distant. Elle avait l'air distraite et marmonnait dans sa barbe : « C'est bizarre... J'ai l'impression qu'il manque des trucs ici. » Je n'ai pas relevé. Ce qui manquait, c'étaient toutes les affaires communes dont elle n'avait jamais eu rien à cirer. Forcément, elle sentait un vide, mais était incapable de savoir quoi. J'étais sur le point d'attraper mes clés pour sortir quand elle m'a interpellé d'une voix sèche : « Lawrence, c'est quoi ce débit pour un billet d'avion sur l'historique de ton compte ? » J'ai réalisé aussitôt. La tablette était synchronisée avec notre compte commun pour certaines dépenses. J'ai marqué un temps d'arrêt, prêt à lui cracher la vérité, mais son téléphone s'est mis à sonner. Jacqueline a jeté un œil à l'écran, ses yeux ont brillé d'excitation, et elle s'est levée d'un bond pour s'enfermer dans la chambre pour décrocher, m'oubliant instantanément. J'ai lâché un petit ricanement silencieux. Du Jacqueline tout craché. Quelques minutes plus tard, elle est ressortie de la pièce, a attrapé sa veste sur le porte-manteau et m'a lancé d'un ton autoritaire : « Les parents d'Eric viennent d'arriver à la gare. Je dois filer les chercher. Quand tu arriveras au bureau, pose un jour de congé pour Eric et moi auprès de la direction. » J'ai esquissé un sourire glacé. « Je ne vais pas au bureau aujourd'hui. Je suis muté à l'étranger demain matin. Et ce billet d'avion sur le compte, c'est le mien pour le vol de demain. »Ses mains se sont figées sur ses lacets. Pendant une fraction de seconde, son cerveau a semblé bugger, puis elle a éclaté d'un rire nerveux. « Mais qu'est-ce que tu me racontes ? J'ai personnellement annulé ta demande de mutation. Tu ne vas nulle part. » J'allais rétorquer, mais son ton est soudain devenu glacial. « Lawrence, tout allait bien ces derniers temps. Qu'est-ce qui te prend de recommencer tes caprices ? Ne crois pas que je sois dupe. Je sais très bien ce que tu cherches à faire. Une fois, ça passe, mais si tu continues à me faire des scènes de ce genre, je vais finir par saturer pour de bon. Bon, cela dit, je reconnais que tu as mis le paquet cette fois. Tu es même allé jusqu'à acheter un faux billet d'avion pour rendre ton mensonge crédible. » Je n'ai pas ajouté un seul mot. Elle s'était persuadée dans sa tête que j'étais incapable de la quitter. Quoi que je dise, elle refuserait de voir la réalité en face. Dans ces conditions, discuter était une pure perte d'énergie. Je suis resté silencieux. Pour Jacqueline, mon mutisme était l'aveu flagrant de ma culpabilité. Elle était désormais intimement convaincue que je simulais tout ce manège pour attirer son attention. Avec un reniflement condescendant, elle a attrapé son sac à main, prête à claquer la porte. Après deux pas dans le couloir, elle a semblé se raviser. Elle s'est retournée vers moi avec un soupir résigné d'adulte face à un enfant capricieux : « Lawrence, je sais pourquoi tu boudes, mais je suis vraiment obligée d'y aller. J'ai promis à Eric la semaine dernière, et je tiens toujours ma parole. Sois sage deux minutes et arrête de me chercher des noises, d'accord ? Promis, dès demain, je t'écoute et je réduis mes contacts avec lui. Au fait... tu voulais qu'on se marie, non ? Dès que toute cette histoire avec les parents d'Eric sera réglée, je t'emmène faire le shooting photo de fiançailles, et on cale la date de la cérémonie. Qu'est-ce que t'en dis ? » En disant cela, elle a levé la main pour me tapoter doucement la tête, exactement comme on flatterait un chiot docile qui réclame sa friandise. J'ai trouvé la scène presque comique. Elle prétendait être une femme de parole qui ne rompait jamais ses promesses, mais pour Eric, elle m'avait posé des dizaines de lapins, me laissant poireauter des heures entières comme une âme en peine. Elle jurait qu'elle prendrait ses distances avec lui, mais c'était un refrain qu'elle me chantait depuis un an déjà, sans jamais s'y tenir. Et à chaque crise, sa botte secrète consistait à brandir ce foutu shooting photo de mariage. Pendant des années, j'étais tombé dans le panneau à chaque fois. J'y avais cru, pour finir brisé et déçu quelques jours plus tard. Elle s'imaginait que sa méthode de manipulation — la carotte et le bâton — fonctionnerait éternellement sur moi. Mais ce qu'elle ignorait, c'est que cette méthode ne marchait que tant que j'avais encore des sentiments pour elle. Aujourd'hui, alors que mon amour était définitivement mort et enterré, je me rendais compte à quel point toutes ses promesses en l'air étaient grotesques depuis le tout début. Mais je n'ai pas cherché à briser son illusion. J'ai juste hoché la tête : « D'accord. » Jacqueline a affiché un sourire radieux, satisfaite de son emprise. « Tu vois, Lawrence ? Je savais que tu finirais par comprendre que le chantage ne te mènera nulle part avec moi. Il faut qu'on fasse des compromis mutuels si on veut que notre couple dure. Reste sagement à la maison et attends-moi. Je prends rendez-vous avec le studio dès maintenant. Demain après-midi, on fait nos photos. » Sur ces mots, elle a tourné les talons et a dévalé les escaliers d'un pas guilleret. J'ai regardé sa silhouette disparaître au bout de l'allée, puis je suis retourné dans l'appartement pour jeter les derniers sacs-poubelles contenant mes affaires inutiles dans le conteneur en bas. En moins d'une heure, la chambre était impeccablement rangée. Il ne restait plus la moindre trace de mon passage dans ce lieu. Le simple fait d'ouvrir la porte aurait suffi à Jacqueline pour comprendre la vérité. Mais elle n'est pas rentrée. Toute la nuit durant, mon téléphone a vibré au rythme des photos qu'elle m'envoyait. Des selfies complices avec Eric et ses parents, des clichés des restaurants gastronomiques où elle les emmenait dîner. Elle m'a même envoyé des photos d'un parc paysager, ajoutant en légende : *« Regarde comme c'est beau ici, ce sera parfait pour notre shooting de mariage ! »* Je ne savais même plus si elle était inconsciente ou simplement cruelle. Mais j'ai joué le jeu jusqu'au bout, répondant par des messages brefs et polis. Après tout, c'était la toute dernière fois. Dès demain, elle ne ferait plus partie de mon existence. Le lendemain à l'aube, après avoir envoyé un dernier message à Jacqueline pour lui conseiller de bien se reposer, j'ai saisi ma valise et j'ai hélé un taxi en direction de l'aéroport. Au moment précis où j'arrivais devant la porte d'embarquement, mon téléphone a sonné. C'était l'agence de photographie matrimoniale qui m'appelait pour confirmer l'horaire de notre shooting de l'après-midi. Jacqueline n'avait donc pas menti, pour une fois. Elle avait réellement réservé le créneau. Mais je n'en avais plus rien à faire. « Bonjour. Je suis désolé, mais la séance est annulée. » J'ai raccroché immédiatement sans attendre leurs questions. J'ai jeté un tout dernier regard à cette ville où j'avais passé cinq années de ma vie à m'oublier pour une autre. Cette fois, je n'ai ressenti aucune hésitation, aucun déchirement. J'ai franchi la passerelle menant à l'appareil. Désormais, Jacqueline et moi n'avions plus aucun avenir en commun. Je me demandais simplement quelle tête elle ferait lorsqu'elle réaliserait que cette fois-ci, c'était elle qui attendait pour rien.

Chapitres (4)

第1章

Jacqueline a encore une fois raté ma soirée d’anniversaire pour aller rejoindre son assistant, Eric Burch. C’est la goutte d’eau qui m’a poussé, moi, Lawrence Gentry, à demander ma mutation professionnelle à l’étranger pour trois ans. Elle est tombée sur mon formulaire de candidature par hasard et s'est contentée de ricaner avec mépris. « Tu rejoues encore la carte de la jalousie ? Tu peux arrêter d’agir comme un gamin ? T'es un adulte, bon sang. Je te l’ai déjà dit cent fois, il n’y a rien entre nous. Eric vient juste d’obtenir son diplôme, j’ai juste peur qu’il se sente isolé, alors je lui tiens compagnie. Je me rattraperai avec toi dans quelques jours. » Elle a déchiré le formulaire sans hésiter, l’a jeté à la poubelle, puis m’a proposé d’aller faire notre shooting photo de mariage pour se faire pardonner. Mais c'était déjà trop tard. Le jour prévu pour la séance photo, j'étais déjà assis dans un avion en partance pour l’autre bout du monde. On m’a raconté que Jacqueline, d’habitude si froide et distante, avait complètement perdu la tête. Vêtue de sa robe blanche, elle s'était mise à hurler mon nom comme une folle, en plein milieu de l’aéroport. « Lawrence, je n’arrive pas à croire que tu en sois encore réduit à ces petits jeux pathétiques. Si Debra des RH ne m’avait pas prévenue, j'aurais presque pu y croire. Tu ne le sais pas encore ? Quelqu'un qui veut vraiment partir ne fait pas tout ce cinéma en public. » Jacqueline a lâché un soupir méprisant, a mis en pièces le formulaire de mutation en deux temps, trois mouvements, puis l'a balancé dans la poubelle sans même ciller. Je n’ai rien dit. Mais au fond de moi, ça me faisait doucement rire. Qu'elle le déchire m'importait peu. Le dossier avait déjà été validé informatiquement. C'est elle-même qui l'avait signé la veille au soir. Mais à ce moment-là, elle dînait au restaurant avec Eric. Elle n'avait même pas pris la peine de regarder ce qu'elle signait. Quand elle était avec lui, plus rien d'autre n'existait. Debra des RH avait juste voulu être sympa en la prévenant, pensant sans doute bien faire. Jacqueline s’imaginait que je faisais ça pour la faire chanter. Elle avait tout faux. À l'époque, elle voulait absolument que je reste en ville avec elle. J'avais refusé tellement de belles opportunités à l'international pour ses beaux yeux. Mais maintenant que son cœur appartenait à un autre, je n’avais plus aucune intention de gâcher ma vie à ses côtés. Au moment où j’allais répondre, on a frappé à la porte. Jacqueline m’a royalement ignoré pour aller ouvrir. « Jacqueline ! » Eric se tenait sur le pas de la porte, un grand sourire aux lèvres. Puis son regard a glissé vers moi, et son sourire s’est encore élargi. « Oh, Lawrence est là aussi. Désolé, je serais resté en bas si j’avais su. Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise. » Son ton paraissait plein de bonne volonté, mais je captais parfaitement la provocation sous-jacente. Après tout, le jour où j’avais enfin compris la nature ambiguë de leur relation, j’avais confronté Jacqueline à plusieurs reprises. À chaque fois, elle balayait mes reproches d'un revers de main et continuait comme si de rien n'était. Le pire incident s'était produit lorsqu'elle avait passé la nuit chez lui. Hors de moi, je lui avais demandé des comptes. Jacqueline m’avait flanqué une gifle magistrale, me traitant d'obsédé à l'esprit mal tourné, avant d’exiger que je présente des excuses publiques à Eric et à elle. C'est précisément à cet instant que j'avais définitivement renoncé à elle. J'avais cessé de m'en soucier. Mais pour elle et Eric, ce détachement signifiait simplement que j'avais enfin « mûri » et que ma crise de rébellion était passée. Je les ai ignorés et me suis retourné pour regagner ma chambre. Mais contre toute attente, Jacqueline m’a retenu d'une voix plus douce : « Les parents d’Eric arrivent dans deux jours. Il a peur que son appartement soit trop mal rangé, alors je vais l’aider à tout préparer. Tu sais comment sont ces jeunes garçons, ils ne savent pas s'occuper d'un foyer. Si je peux l'aider un peu, je le fais. » J'ai haussé un sourcil, surpris. Il m’a fallu quelques secondes pour réaliser qu'elle était en train de se justifier. Elle ne faisait jamais ça d'habitude. Avant, c’était toujours moi qui devais la supplier de m'expliquer ses absences, et elle m'envoyait balader en me reprochant d'être trop étouffant. Mais aujourd'hui, ce qu’ils fabriquaient tous les deux ne me faisait ni chaud ni froid. « D'accord », ai-je simplement lâché en hochant la tête. J'avais d'abord pensé à lui rappeler de faire attention, puis je me suis souvenu qu'elle n'en aurait rien à faire. J'ai ravalé mes paroles. « Lawrence, pourquoi tu ne viens pas avec nous ? Ça nous mettrait plus à l'aise », a soudain lancé Eric. En voyant son petit sourire narquois, j’ai tout de suite compris qu’il cherchait à me pousser à bout. Il m'avait déjà fait le coup. Et à chaque fois, Jacqueline finissait par me détester un peu plus en rejetant la faute sur moi. Même si son avis ne m'importait plus, je n’avais aucune envie de me pourrir mes derniers jours ici. J’allais refuser quand, étrangement, Jacqueline a hésité une seconde avant d’acquiescer. Le sourire d'Eric s'est figé. Mais ça n'a pas duré. Son masque jovial a vite repris le dessus. « Très bien », a tranché Jacqueline. « Au moins, tu pourras porter quelques cartons. On a acheté tellement de choses qu’Eric ne pourra pas tout monter tout seul. » J'ai failli éclater de rire devant tant d'absurdité. Tout devenait tellement limpide. « Non merci, j'ai des choses à faire. Allez-y sans moi. » J'ai répondu calmement, sans la moindre émotion dans la voix. Jacqueline n'a pas insisté. Elle m'a toisé avec dédain avant de lâcher : « Je t'ai tendu la main, mais tu me déçois encore. » Puis elle est partie avec Eric. Eric affichait un air triomphant en me faisant un petit signe de la main. « Bon, Lawrence, j’embarque Jacqueline avec moi ! » Ses mots sonnaient comme une pure provocation. Mais Jacqueline semblait totalement aveugle. Elle a posé familièrement son bras sur les épaules du jeune homme. Elle riait avec lui, lui demandant sur un ton taquin quel restaurant il comptait lui offrir pour la remercier de toute cette aide. Leur complicité évidente ne me faisait plus le moindre effet. Dès le jour où Eric avait intégré l'entreprise, je savais qu'on en arriverait là. À l'époque, Jacqueline avait fait des pieds et des mains pour le recruter hors procédure et en faire son assistant personnel. Ces deux dernières années, il avait accumulé les bourdes et fait perdre des sommes colossales à la boîte. Pourtant, à chaque erreur, Jacqueline s'arrangeait toujours pour rejeter la faute sur moi. Un jour, à bout de patience, je m’étais disputé avec elle. Elle était restée de marbre. « Lawrence, tu ne trouves pas qu'il te ressemble quand tu as débuté ? Tu as galéré pour arriver là où tu es aujourd'hui. Maintenant que tu as sous les yeux un jeune plein d'avenir comme toi à l'époque, tu ne pourrais pas faire preuve d'un peu d'entraide ? » Ce n'est que plus tard que j'avais compris. À partir de cette seconde, tout ce que je pouvais dire ne servait plus à rien. Le cœur de Jacqueline avait déjà dérivé ailleurs. Mon téléphone a vibré. Un message des RH. [La liste officielle des départs à l’étranger est validée. Veuillez vous présenter à votre nouveau poste dans trois jours.]

第2章

Le message était accompagné d’une série de consignes pour l'installation. J'ai tout lu attentivement, puis j'ai commencé à faire mes cartons. Puisque mon départ était acté, autant trier mes affaires moi-même plutôt que de laisser Jacqueline et Eric tout jeter comme des déchets. J'ai sorti ma guitare personnalisée, rangée dans son étui depuis des années. J’ai effleuré les cordes : le son était toujours impeccable. Jacqueline savait que j'adorais la musique. On s'était d'ailleurs rapprochés lors d'un concert étudiant sur le campus. À cette époque, je lui jouais souvent ses morceaux préférés. On partait en road-trip le week-end, à sillonner les routes de campagne et les sentiers de randonnée. Mais avec les années, la réalité du monde du travail nous avait rattrapés, et la pression du quotidien avait tout écrasé. Jacqueline ne voulait plus m'entendre gratter une seule corde. J'avais donc tout remisé au placard pour me tuer à la tâche. Plus tard, notre situation financière s'était améliorée, mais elle, elle s'était éloignée de plus en plus. Un jour, je lui avais proposé de partir en voyage en amoureux. Elle avait soupiré, agacée : « Lawrence, t'as quel âge sans déconner ? Arrête d'agir comme un ado. Concentre-toi sur ta carrière, tu veux ? » Quelques mois plus tard, j'avais découvert que sous prétexte de voyages d'affaires, elle et Eric écumaient les salles d'arcade, s'enfermaient pour jouer ensemble aux jeux vidéo et louaient même des barques sur les lacs. Le problème n'était pas qu'elle se trouvait trop vieille pour ces bêtises. Elle me trouvait juste, moi, trop vieux. J'ai rassemblé tous mes instruments et j'ai appelé un pote qui rêvait de me les racheter depuis longtemps. Quand il a compris que je les lui donnais, il est tombé des nues : « T’es sérieux ? Tu refusais de me les lâcher même pour une fortune. Qu'est-ce qui te prend tout d'un coup ? » Je lui ai répondu simplement : « Je pars vivre à l'étranger. Je ne peux pas m'encombrer de tout ça. » « Tu pars à l'étranger ? » Il était sous le choc. « Avec Jacqueline ? » « Non. Tout seul. » Je lui ai résumé la situation de ma mutation. Mon pote est resté sans voix un moment, puis il a insisté pour qu'on aille boire un verre pour marquer le coup. J'ai accepté sans hésiter. Après avoir raccroché, j'ai continué à vider l'appartement. Jacqueline avait toujours voulu dégager le mur de photos. Elle ne supportait plus nos figurines de couple achetées en vacances, notre canapé deux places assorti, nos bagues gravées... Sans que je m'en rende compte, la nuit était déjà tombée. Même si je possédais peu de choses, cinq années de vie commune ne s'effaçaient pas en une simple après-midi. Jacqueline n'était toujours pas rentrée. Je n'ai pas préparé le dîner en l'attendant comme un idiot, à lui envoyer des messages pour savoir à quelle heure elle comptait rentrer. J'ai attrapé mon manteau et je suis allé retrouver mes potes au bar. On était trois ou quatre, et on ne s'était pas vus depuis près d'un an. En me voyant débarquer, ils ont tous écarquillé les yeux. « Mec, tu fais un régime ? T'as l'air tellement plus maigre que l'année dernière. » J'ai esquissé un sourire sans entrer dans les détails. Après deux ou trois verres, l'ambiance s'est détendue et la discussion est devenue plus franche. Quand le sujet de mon départ est arrivé sur la table, l'un de mes potes, un peu éméché, a fini par exploser de colère pour prendre ma défense : « Lawrence, ça fait des lustres que je me retiens de te le dire. Tu aurais dû plaquer Jacqueline depuis une éternité ! Regarde dans quel état tu es. Elle t'a complètement détruit à petit feu ! Si elle ne s'était pas approprié tes recherches et tes dossiers, ta carrière aurait explosé. Elle ne mériterait même pas son poste actuel sans ton travail ! On a tous essayé de t'ouvrir les yeux, mais tu refusais d'écouter. » Les autres ont immédiatement essayé de le faire taire. « Fais pas attention, il a trop bu », a bredouillé l'un d'eux en lui mettant une main sur la bouche pour s'excuser auprès de moi. Je comprenais parfaitement sa réaction. Par le passé, je montais au créneau pour défendre Jacqueline à la moindre remarque. Si nous étions restés si longtemps sans nous voir, c'est précisément parce qu'ils l'avaient critiquée devant moi un soir. Je m'étais emporté et j'avais claqué la porte. Mais avec le recul, cet épisode m'avait enfin permis de mesurer à quel point Jacqueline s'était servie de moi. « C'est bon, les gars. Jacqueline et moi, c'est terminé. » Sur ces mots, j'ai levé mon verre sous leurs regards médusés. « Merci d'avoir essayé de me secouer à l'époque. Je bois à votre santé. » Au début, mes potes craignaient que je sois dévasté et cherchaient leurs mots pour me réconforter. Mais en voyant mon visage parfaitement calme et apaisé, ils ont fini par pousser un soupir de soulagement. Après la soirée, je suis rentré à l'appartement. J'allais insérer la clé dans la serrure quand la porte s'est ouverte d'un coup de l'intérieur. Jacqueline se tenait là, appuyée contre le chambranle, l'air visiblement contrariée.

第3章

« T'étais parti boire des coups ? Je t'ai appelé dix fois. Pourquoi tu ne répondais pas ? » J'ai sorti mon portable et j'ai vu la ribambelle d'appels en absence. Le bar était trop bruyant, je n'avais rien entendu vibrer. Je lui ai dit la vérité sans m'énerver. Son regard s'est un peu adouci, mais son agacement a vite repris le dessus : « Tu as la moindre idée du temps que j'ai passé à t'attendre ici ? Allez, viens me préparer quelque chose à manger. Je meurs de faim. » Je l'ai fixée, incrédule. D'ordinaire, chaque fois qu'elle sortait avec Eric, elle me jurait qu'elle rentrerait tôt, mais finissait toujours par dîner au resto avec lui. Moi, je restais à l'attendre jusqu'à pas d'heure. Les bons petits plats que j'avais cuisinés avec amour refroidissaient sur la table. Je les réchauffais une fois, deux fois, jusqu'à ce qu'ils redeviennent froids. Avaler ces restes glacés me glaçait le cœur au même rythme. Et quand j'osais exprimer ma frustration, elle levait les yeux au ciel : « Mais pourquoi tu m'attends ? Je ne suis plus une gamine, je sais me nourrir toute seule ! » Ces souvenirs m'ont arraché un sourire en coin. « T'es plus une gamine. Si tu as faim, débrouille-toi toute seule. » « Que je me débrouille ? Mais à quoi tu me sers, alors ? » a-t-elle répliqué du tac au tac. Mais sans doute parce qu'elle avait passé une excellente journée avec son protégé, elle n'a pas cherché le conflit plus que ça. « Bon, d'accord, puisque tu as picolé, je ne te demande pas un repas complet. Fais-moi juste un bon bouillon pour l'estomac. Les brûlures gastriques d'Eric ont recommencé. Ses médocs ne lui font rien. Je me rappelle que le bouillon aux herbes que tu préparais marchait hyper bien. Prépare-m'en une casserole pour que je lui apporte. » C'est seulement à cet instant que j'ai compris la véritable raison de son retour à la maison. Elle avait eu des problèmes d'estomac il y a deux ans. J'avais pris des cours de cuisine diététique exprès pour apprendre à lui mitonner des bouillons réparateurs. J'avais testé des dizaines d'épices douces pour que le goût lui plaise. J'avais fait tout ça pour prendre soin de la femme que j'aimais. Et aujourd'hui, j'étais réduit au rôle de majordome gratuit chargé de soigner les maux de ventre de son amant. Un rire nerveux m'a échappé. « Hors de question. S'il est malade, qu'il consulte un médecin. Et s'il fait une allergie, c'est moi qui prends la responsabilité ? » Pendant des mois, je préparais le déjeuner de Jacqueline chaque matin. Elle avait fini par apporter mes plats au bureau pour les partager avec Eric. Un après-midi, Eric s'était senti mal — tout simplement parce qu'il avait passé une nuit blanche à faire la fête —, mais Jacqueline m'avait accusé d'avoir mal lavé les légumes. Elle m'avait retiré une prime sur mon salaire de chef de projet pour la lui reverser en guise de « dédommagement ». Jacqueline a semblé se souvenir de l'incident. Son visage s'est décomposé un instant, mal à l'aise. Elle a ouvert la bouche pour se justifier, mais je l'ai contournée pour entrer dans la chambre. Elle m'a emboîté le pas immédiatement. « Lawrence, arrête. C'est bon, j'ai compris. Tu me fais une crise parce que je suis sortie avec Eric cet après-midi ? Dis franchement ce qui ne va pas au lieu d'être aussi passif-agressif ! » C'était toujours le même refrain. Dès qu'elle se retrouvait à court d'arguments, elle m'accusait de trop cogiter et de refuser le dialogue. Pourtant, Dieu sait combien de fois j'avais tenté de lui parler posément. Mais à chaque tentative, elle explosait, me traitait de paranoïaque hystérique et mettait fin à la discussion. Voyant qu'elle allait franchir le pas de la porte, j'ai tourné le verrou au nez de Jacqueline. Mon geste l'a rendue furieuse. Elle s'est mise à marteler la porte avec ses poings. « Jacqueline, arrête ton cirque. Va te coucher. » Après avoir lâché ces mots, j'ai cessé de lui prêter attention. Je me suis brossé les dents et je me suis glissé sous les draps. Au milieu de la nuit, je me suis réveillé avec la gorge sèche. En me levant pour boire un verre d'eau, j'ai vu l'écran de mon téléphone s'allumer. J'ai déverrouillé l'appareil : plusieurs messages d'Eric. [Lawrence, Jacqueline est chez moi. Elle est venue me veiller parce que j'avais trop mal au ventre.] Suivaient trois photos. On reconnaissait l'appartement d'étudiant d'Eric. Jacqueline y apparaissait en pyjama de soie, un tablier autour de la taille, penchée sur les fourneaux avec une concentration infinie. Elle n'était pas allée dormir dans le salon. Elle avait traversé la ville en pleine nuit pour aller pouponner son assistant. J'ai senti une pointe familière me piquer le cœur. Elle n'avait jamais préparé un seul repas pour moi en cinq ans de vie commune. Mais pour lui, elle enfilait le tablier à trois heures du matin sans sourciller. J'ai souri avec amertume. Je savais exactement à quoi jouait Eric : il cherchait à me pousser à la faute, à provoquer une dispute mémorable. Il avait déjà fait le coup tellement de fois. Sauf que maintenant, ça n'avait plus aucune importance. Dans deux jours, ces deux-là ne feraient plus partie de mon univers. J'ai éteint mon téléphone et je me suis rendormi d'un sommeil profond, sans faire le moindre rêve. Le lendemain matin à mon réveil, Jacqueline était déjà rentrée. Elle était assise sur le canapé, sa tablette entre les mains, le visage marqué par sa nuit blanche. À l'époque où elle passait des nuits entières au téléphone avec Eric sous couvert de dossiers urgents, elle avait exactement la même tête de déterrée. Un jour, je lui avais demandé gentiment si elle allait bien. Elle m'avait hurlé dessus en me disant que je cherchais la petite bête. N'ayant aucune envie de me disputer, je suis allé faire ma toilette avant de la saluer d'un signe de tête distant. Elle avait l'air distraite et marmonnait dans sa barbe : « C'est bizarre... J'ai l'impression qu'il manque des trucs ici. » Je n'ai pas relevé. Ce qui manquait, c'étaient toutes les affaires communes dont elle n'avait jamais eu rien à cirer. Forcément, elle sentait un vide, mais était incapable de savoir quoi. J'étais sur le point d'attraper mes clés pour sortir quand elle m'a interpellé d'une voix sèche : « Lawrence, c'est quoi ce débit pour un billet d'avion sur l'historique de ton compte ? » J'ai réalisé aussitôt. La tablette était synchronisée avec notre compte commun pour certaines dépenses. J'ai marqué un temps d'arrêt, prêt à lui cracher la vérité, mais son téléphone s'est mis à sonner. Jacqueline a jeté un œil à l'écran, ses yeux ont brillé d'excitation, et elle s'est levée d'un bond pour s'enfermer dans la chambre pour décrocher, m'oubliant instantanément. J'ai lâché un petit ricanement silencieux. Du Jacqueline tout craché. Quelques minutes plus tard, elle est ressortie de la pièce, a attrapé sa veste sur le porte-manteau et m'a lancé d'un ton autoritaire : « Les parents d'Eric viennent d'arriver à la gare. Je dois filer les chercher. Quand tu arriveras au bureau, pose un jour de congé pour Eric et moi auprès de la direction. » J'ai esquissé un sourire glacé. « Je ne vais pas au bureau aujourd'hui. Je suis muté à l'étranger demain matin. Et ce billet d'avion sur le compte, c'est le mien pour le vol de demain. »

第4章

Ses mains se sont figées sur ses lacets. Pendant une fraction de seconde, son cerveau a semblé bugger, puis elle a éclaté d'un rire nerveux. « Mais qu'est-ce que tu me racontes ? J'ai personnellement annulé ta demande de mutation. Tu ne vas nulle part. » J'allais rétorquer, mais son ton est soudain devenu glacial. « Lawrence, tout allait bien ces derniers temps. Qu'est-ce qui te prend de recommencer tes caprices ? Ne crois pas que je sois dupe. Je sais très bien ce que tu cherches à faire. Une fois, ça passe, mais si tu continues à me faire des scènes de ce genre, je vais finir par saturer pour de bon. Bon, cela dit, je reconnais que tu as mis le paquet cette fois. Tu es même allé jusqu'à acheter un faux billet d'avion pour rendre ton mensonge crédible. » Je n'ai pas ajouté un seul mot. Elle s'était persuadée dans sa tête que j'étais incapable de la quitter. Quoi que je dise, elle refuserait de voir la réalité en face. Dans ces conditions, discuter était une pure perte d'énergie. Je suis resté silencieux. Pour Jacqueline, mon mutisme était l'aveu flagrant de ma culpabilité. Elle était désormais intimement convaincue que je simulais tout ce manège pour attirer son attention. Avec un reniflement condescendant, elle a attrapé son sac à main, prête à claquer la porte. Après deux pas dans le couloir, elle a semblé se raviser. Elle s'est retournée vers moi avec un soupir résigné d'adulte face à un enfant capricieux : « Lawrence, je sais pourquoi tu boudes, mais je suis vraiment obligée d'y aller. J'ai promis à Eric la semaine dernière, et je tiens toujours ma parole. Sois sage deux minutes et arrête de me chercher des noises, d'accord ? Promis, dès demain, je t'écoute et je réduis mes contacts avec lui. Au fait... tu voulais qu'on se marie, non ? Dès que toute cette histoire avec les parents d'Eric sera réglée, je t'emmène faire le shooting photo de fiançailles, et on cale la date de la cérémonie. Qu'est-ce que t'en dis ? » En disant cela, elle a levé la main pour me tapoter doucement la tête, exactement comme on flatterait un chiot docile qui réclame sa friandise. J'ai trouvé la scène presque comique. Elle prétendait être une femme de parole qui ne rompait jamais ses promesses, mais pour Eric, elle m'avait posé des dizaines de lapins, me laissant poireauter des heures entières comme une âme en peine. Elle jurait qu'elle prendrait ses distances avec lui, mais c'était un refrain qu'elle me chantait depuis un an déjà, sans jamais s'y tenir. Et à chaque crise, sa botte secrète consistait à brandir ce foutu shooting photo de mariage. Pendant des années, j'étais tombé dans le panneau à chaque fois. J'y avais cru, pour finir brisé et déçu quelques jours plus tard. Elle s'imaginait que sa méthode de manipulation — la carotte et le bâton — fonctionnerait éternellement sur moi. Mais ce qu'elle ignorait, c'est que cette méthode ne marchait que tant que j'avais encore des sentiments pour elle. Aujourd'hui, alors que mon amour était définitivement mort et enterré, je me rendais compte à quel point toutes ses promesses en l'air étaient grotesques depuis le tout début. Mais je n'ai pas cherché à briser son illusion. J'ai juste hoché la tête : « D'accord. » Jacqueline a affiché un sourire radieux, satisfaite de son emprise. « Tu vois, Lawrence ? Je savais que tu finirais par comprendre que le chantage ne te mènera nulle part avec moi. Il faut qu'on fasse des compromis mutuels si on veut que notre couple dure. Reste sagement à la maison et attends-moi. Je prends rendez-vous avec le studio dès maintenant. Demain après-midi, on fait nos photos. » Sur ces mots, elle a tourné les talons et a dévalé les escaliers d'un pas guilleret. J'ai regardé sa silhouette disparaître au bout de l'allée, puis je suis retourné dans l'appartement pour jeter les derniers sacs-poubelles contenant mes affaires inutiles dans le conteneur en bas. En moins d'une heure, la chambre était impeccablement rangée. Il ne restait plus la moindre trace de mon passage dans ce lieu. Le simple fait d'ouvrir la porte aurait suffi à Jacqueline pour comprendre la vérité. Mais elle n'est pas rentrée. Toute la nuit durant, mon téléphone a vibré au rythme des photos qu'elle m'envoyait. Des selfies complices avec Eric et ses parents, des clichés des restaurants gastronomiques où elle les emmenait dîner. Elle m'a même envoyé des photos d'un parc paysager, ajoutant en légende : *« Regarde comme c'est beau ici, ce sera parfait pour notre shooting de mariage ! »* Je ne savais même plus si elle était inconsciente ou simplement cruelle. Mais j'ai joué le jeu jusqu'au bout, répondant par des messages brefs et polis. Après tout, c'était la toute dernière fois. Dès demain, elle ne ferait plus partie de mon existence. Le lendemain à l'aube, après avoir envoyé un dernier message à Jacqueline pour lui conseiller de bien se reposer, j'ai saisi ma valise et j'ai hélé un taxi en direction de l'aéroport. Au moment précis où j'arrivais devant la porte d'embarquement, mon téléphone a sonné. C'était l'agence de photographie matrimoniale qui m'appelait pour confirmer l'horaire de notre shooting de l'après-midi. Jacqueline n'avait donc pas menti, pour une fois. Elle avait réellement réservé le créneau. Mais je n'en avais plus rien à faire. « Bonjour. Je suis désolé, mais la séance est annulée. » J'ai raccroché immédiatement sans attendre leurs questions. J'ai jeté un tout dernier regard à cette ville où j'avais passé cinq années de ma vie à m'oublier pour une autre. Cette fois, je n'ai ressenti aucune hésitation, aucun déchirement. J'ai franchi la passerelle menant à l'appareil. Désormais, Jacqueline et moi n'avions plus aucun avenir en commun. Je me demandais simplement quelle tête elle ferait lorsqu'elle réaliserait que cette fois-ci, c'était elle qui attendait pour rien.

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